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Manuel à l’usage des femmes de ménage

Lucia Berlin

Ed Grasset

Prix 23 €

On sort heureux et ébloui de la lecture du livre de Lucia Berlin. Heureux d’avoir fait la connaissance de cette auteure extraordinaire, ébloui par la « clarté émotionnelle » avec laquelle elle raconte les instants mémorables de son existence. Lucia Berlin est décédée en 2004, son livre a été publié aux Etats-Unis en 2015. Il rassemble quarante trois nouvelles. Toutes racontent les vies multiples d’une femme formidable que l’on aime d’emblée. Mère de quatre garçons, habitant souvent en mobil home, traversant le pays au grès de ses mariages, exerçant pléthore de métiers dont le point commun est la tendresse qu’elle prodigue aux cabossés de la vie. Enfant, elle a souffert d’une scoliose, adulte c’est l’alcoolisme qui va la corseter.

Il y a les rencontres, les joies, les rires, les amours, mais aussi les sales coups, les douleurs, les déceptions, « la vie réelle » assumée avec humour et dignité. Lucia Berlin, à l’instar des personnages qui peuplent ses courts récits, fait face, et de belle manière. Comme les éclats d’un miroir brisé, elle nous donne à voir un monde sans concession par son écriture tranchante, toujours juste. Dans la nouvelle intitulée Ingérable, le double de Lucia doit trouver la force d’aller acheter sa dose d’alcool avant que ses fils ne se réveillent. L’ainé a dissimulé les clés de la voiture.  Extrait : « Dans la nuit obscure de l’âme les bars et les magasins de vins et spiritueux sont fermés (…). Ne réfléchis pas mon Dieu, ne réfléchit pas à ton état, sinon tu vas mourir de honte, d’une attaque. Sa respiration ralentit. Elle entreprit de lire des titres d’ouvrages de la bibliothèque. Concentre-toi, lis à haute voix. Edward Abbey, Chinua Achebe, Sherwood Anderson, Jane Austen, Paul Auster, ne papillonne pas, ralentis. Arrivée au bout de cette paroi de livres elle se sentit mieux. Elle se releva. » La jeune femme parviendra à ses fins, se calmera avec une gorgée de vodka, de retour  juste à temps pour préparer le petit déjeuner de ses fils.

Le ton de Lucia Berlin est en équilibre entre ombre et lumière, beauté et cruauté. Un livre magnifique à lire absolument !

Looping

Alexia Stresi

Ed Stock

Prix 18.50 €

Dès son premier roman, Alexia Stresi nous fait chavirer. Elle s’empare de son stylo comme son héroïne du manche de son avion : avec fougue et détermination. Résultat, son récit mené plein gaz nous fait décoller et virevolter jusqu’à l’ultime figure, renversante ! De la haute voltige à vous couper le souffle !!

Noelie est une jeune femme libre, curieuse, altruiste, aventurière et volontaire. Elle le restera toute sa vie. Son destin héroïque (raconté avec beaucoup d’empathie par sa petite fille) se noua au temps de l’Italie fasciste. Fille de paysans, elle apprend tôt la rudesse du travail et la solidarité qui lie les plus modestes. Le hasard de sa naissance va l’arracher à cette terre laborieuse pour l’enraciner de l’autre côté de la méditerranée, dans les sables du désert libyen. La greffe prend, facilitée en cela par sa rencontre avec un jeune pilote de guerre. L’amour donne des ailes dit-on, Noelie applique l’adage au pied de la lettre. Elle apprend à piloter, et n’en faisant qu’à sa tête, s’élève de bien belle manière contre l’idéologie colonisatrice…

D’aventure en aventure, Noelie saura sera rendre indispensable jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat italien de l’après-guerre. La trame romanesque et le rythme insufflé par Alexia Stresi donnent  à ce beau roman une fraicheur roborative, une énergie communicative. Quand on termine la lecture de Looping on n’a qu’une envie : Redécoller avec la belle Noelie !

Babylone

Yasmina Reza

Edition Flammarion

20 €

 

Parmi les beaux prix littéraires de cet automne je vous conseille de lire le Renaudot : Babylone de Yasmina Reza.

A partir d’un fait divers tristement banal, l’auteure déroule en flash-back les petits riens de l’existence (administrer un antibiotique au chat, acheter des verres à vin, assister à un spectacle de chant amateur, ou un dîner entre voisins…). Mis bout à bout, ils font une vie, et ça, ce n’est pas rien. C’est du reste sur un détail (un trait d’humour apparemment anodin) que le drame se noue, que le cours tranquille des choses bascule vers la catastrophe.

Bien qu’ayant une vie sociale « normale », les personnages de Yasmina Reza sont profondément seuls. Le rapprochement entre Elysabeth et Jean-Lino n’obéit qu’à une seule nécessité : surmonter l’isolement dans lequel la vie les a enfermés. Ils se confient, s’entraident, tissent des liens et non du lien, ce singulier incongru. Sans arrières pensées amoureuses ?, s’interroge l’avocat commis d’office lors de la garde à vue d’Elysabeth ; oui, simplement par amitié, une amitié bienveillante. Elysabeth est fascinée par les photographies de Robert Frank, particulièrement par son travail sur les Américains. Elle décrit les passants saisis par l’objectif, leur apparente vacuité derrière laquelle elle perçoit la volonté irrésistible qui les fait tenir.

Le style précis et sans scories de Yasmina Reza donne à son roman la couleur d’une comédie acerbe et sarcastique. Elle pointe l’ignominie d’une société  qui exclue, les afféteries langagières, et les postures en tout genre. Un roman brillant et juste, à lire et à partager.

Au commencement du septième jour

 

Luc Lang

Edition Stock

22.50 €

 

On entame la lecture du roman de Luc Lang sur un rythme effréné, rythme qui ne baissera pas en intensité jusqu’à la dernière ligne. Thomas Tixier a connu jusqu’ici un parcours professionnel et sentimental sans accroc, une réussite exemplaire. Sa trajectoire ascensionnelle se brise net quand sa femme est victime d’un accident de la route. Face à l’impensable et aux questions sans réponses (que faisait-elle nuitamment sur cette route ?, pourquoi roulait-elle si vite ?, d’où venait-elle ?, ou allait-elle ?) Thomas va dans un premier temps surmultiplier son énergie pour trouver un sens au malheur qui lui tombe dessus. Mais ce déséquilibre en annonce d’autres, plus intimes. Thomas frôle son propre point de rupture. Pour l’éviter il décide d’aller de l’avant, toujours. Le long voyage qu’il s’apprête à faire sera autant géographique qu’introspectif.

Il y aura d’abord les Pyrénées où il retrouve son frère et des sensations enfouies : la magnificence des montagnes, la vérité simple, brute et immédiate de la nature. Les souvenirs d’une enfance heureuse affluent. Mais la verticalité du paysage ne dévoile pas tous ses non-dits. Et les questions reviennent à l’assaut : Pourquoi sur toutes les photos de famille la figure du père est-elle systématiquement hachurée ?, comment ce même père pourtant berger chevronné a-t-il pu perdre l’équilibre et chuter mortellement ?, pourquoi son frère est-il si dur avec leur mère ? Thomas va éprouver physiquement la montagne en se rendant sur le surplomb d’où est tombé son père. Pour essayer de capter ces vérités qui continuent de se dérober. Il faut partir et poursuivre, plus loin.

En Afrique où Thomas rejoint sa sœur, elle aussi exilée en elle-même. Elle aussi insaisissable jusqu’à la résolution, belle et terrible à la fois, comme la vie qui va. L’inattendu, les odeurs, la poussière du désert mettront Thomas sur la route de sa reconstruction.

On est d’emblée happé par une écriture nerveuse et rythmée, par le style qui ne laisse pas le temps au lecteur de reprendre son souffle. Les personnages apparaissent avec un relief tel que nous partageons les émotions, les souffrances, les peurs et l’espérance qui s’emparent d’eux.

The girls

Emma Cline

Edition Quai Voltaire

21 €

 

Dans un contexte social et familial déstabilisant, dans une époque secouée par les soubresauts d’un mouvement hippie pas si peace que cela, à l’âge souvent perturbé de l’adolescence, ces Girls du premier roman d’Emma Cline, vont se fracasser sous nos yeux…

Tiré d’un fait divers, le roman donne la parole à l’héroïne rescapée mais à jamais marquée. Evie Boyd nous raconte comment à quatorze ans son obsession pour Suzanne va la faire basculer hors de la réalité. Suzanne a sous sa coupe une petite bande de filles plus paumées les unes que les autres. Elle-même est entichée de Russell, un dangereux gourou charismatique. Le QG de la secte se niche dans une colline à l’écart de la ville. A l’intérieur du Ranch, Evie et les autres filles subissent un lavage de cerveau qui les attire inexorablement vers les affres d’une violence sans limite.

Emma Cline parvient à nous faire ressentir de l’intérieur les tourments de l’adolescence. Au-delà du cas particulier d’Evie, c’est toute une génération sur le déclin que l’auteure nous donne à voir, au moment où l’Amérique tourne une page de son histoire populaire. Sensibilité et clairvoyance sont au rendez-vous de ce roman à l’écriture inspirée. A découvrir !

Yaak Valley, Montana

Smith Enderson

Ed Belfond

23 €

 

Pendant les années Reagan, dans un coin d’Amérique oublié des politiques, l’existence chaotique des habitants de Tenmile (Montana) s’organise comme elle peut. Les familles miséreuses, les laissés-pour-compte, déshérités et autres marginaux peuvent compter sur Pete, travailleur social acharné. Les vies fracassées, il connaît par cœur, car lui-même en porte les stigmates. Loin des clichés, Smith Henderson (qui signe là son premier roman) parvient à dépeindre l’ambivalence de ces paysages désertiques et majestueux : une nature sauvage éblouissante qui peut se révéler hostile. La densité démographique la plus faible du pays participe à l’isolement et partant à la vulnérabilité des êtres qui habitent ici.

Les portraits des personnages sont remarquablement brossés et suscitent  l’empathie ; une réussite ! Ainsi, lorsque les coups durs de la vie les rendent méprisables, on perçoit toujours une petite lueur d’humanisme poindre en chacun d’eux. Lui-même à la frontière d’une existence en lambeaux, Pete avance coûte que coûte, en quête de sa propre rédemption.

Smith Enderson nous livre un roman sombre mais à la narration énergique pour une lecture sans temps mort. Au final, il nous touche autant par son écriture que par la profonde humanité qui s’en dégage.

Ma vie de pingouin

Auteure : Katarina Mazetti

Edition : Gaia

Prix : 21 €

Vous voulez rire et passer un bon moment de lecture précipitez-vous sur le dernier livre de Katarina Mazetti. Une croisière en antarctique, un huis clos entre des personnages dont les motivations sont loin d’être uniquement scientifiques… Et chacun raconte son voyage… Mais est-ce le même pour tous ?

Six jours

Auteur : Ryan Gattis

Edition : Fayard

Prix : 24 €

 

Entre James Ellroy et Michael Connelly il manquait à Los Angeles l’écrivain qui s’emparerait des émeutes qui ont embrasées la cité des anges en 1992. Souvenez-vous : trois policiers blancs passent à tabac un jeune homme noir, Rodney King. Il succombe à ses blessures et les meurtriers sont acquittés… S’en suit un déchainement de violence inouï. Des quartiers entiers sont dévorés par les flammes, les gangs prennent le pouvoir, policiers et pompiers ne quittent plus leur caserne. Les cadavres attendront sur la voie publique que le calme revienne pour être ramasser…  Ryan Gattis a mené une enquête de plus de deux ans pour comprendre le mécanisme de destruction à l’œuvre durant les six jours qui ont mis à feu et à sang Los Angeles. Cet incroyable roman choral donne à voir les évènements de l’intérieur. Pompiers, infirmiers, membres de gangs, simples citoyens « parlent » avec leurs mots. Sous la plume de Gattis, ils évoquent cette semaine infernale. Leurs témoignages, plus vrai que nature, sont restitués par l’auteur de manière remarquable. Le travail du romancier sur la langue (et au passage saluons la traduction) conduit le lecteur au cœur du chaos urbain. Le résultat est brutal, captivant, édifiant.

Funny girl

Auteur : Nick Horby

Edition : Stock

Prix : 23 €

Voici un bon roman qui va vous détendre les zygomatiques en ces temps crispés. Avec sa « drôle de fille », Nick Hornby a le chic pour déclencher des fous rires. Son personnage central y est pour beaucoup. Ancienne miss, Sophie Straw n’a qu’une ambition dans l’existence : faire rire les gens. Elle possède pour cela les talents requis ; un sens de l’humour qui fait mouche, un joli minois, une énergie communicative. Exactement le profil recherché par les producteurs de la télévision anglaise. Engagée par la BBC pour le rôle principal d’un nouveau feuilleton populaire, Sophie Straw excelle dans son rôle et devient une icône de la culture pop des sixties. Autour d’elle, scénaristes et comédiens vivent de grands moments à l’écran comme en studio. La frontière entre fiction et réalité se brouille parfois ce qui débouche sur des situations truculentes. On suit avec ravissement les péripéties de cette joyeuse bande. Nick Hornby (lui-même scénariste) dépeint à merveille le monde du petit écran. Une comédie vivifiante !

2084

Auteur : Boualem Sansal

Edition : Gallimard

Prix : 19.50€

 

Ayant été largement médiatisé depuis sa sortie fin août, le lecteur qui se lance dans ce roman devra faire abstraction de tout ce qu’il a lu, vu et entendu depuis. Revenir à l’essentiel : l’écriture. Boualem Sansal possède un style qui donne libre court à son inventivité verbale. Nulle emphase ni lyrisme, mais une ironie froide, désespérée, romanesque au sens noble.

« 2084 » le titre, fait écho au « 1984 » d’Orwell. Il sera donc question d’un monde à venir. Un monde dans lequel l’individu n’est plus qu’un sujet soumis au contrôle d’un système central, un monde totalitaire. Visionnaire Boualem Sansal ? Son avertissement en exergue se veut rassurant : les faits et les évènements  de cette histoire sont pure fiction. Voire…

Difficile de s’extraire de l’actualité anxiogène avec laquelle le roman de Sansal trouve un échos troublant. Le récit commence avec le règne de Yolah sur un territoire nommé Abistan. Le peuple vit « heureux », comprenez qu’il ne se pose aucune question et dont la foi le coupe de tout esprit critique. Seul Ati, animé par le doute, refuse cette autorité. Partant, il va chercher à percer le mécanisme qui régit cet empire extrémiste. Peur et ignorance sont les deux leviers qui pétrifient tout un peuple. Terrifiante vérité qui vise toute société contrôlée par le religieux.

A lire absolument !