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Summer

Auteure : Monica Sabolo

Edition : JC Lattès

Prix : 19 €

 

Au bord du lac Léman tout n’est que quiétude et personne n’aurait l’idée saugrenue de faire vaciller le bel ordonnancement qui régit la vie de ses riverains helvètes. Chaque personnage s’efforce de coller à l’image que le voisin, l’ami, le parent attend de lui. Tous ? Lorsque Summer, la belle et (trop ?) lisse jeune fille disparaît, l’apparente transparence de ce monde se trouble. Le récit relaté vingt cinq ans plus tard par Benjamin (le frère cadet de Summer) attire inexorablement le lecteur vers les profondeurs poisseuses de l’âme humaine.

L’écriture juste et l’atmosphère inquiétante qu’imprime avec talent Monica Sabolo à son roman ne vous laissera pas le temps de reprendre votre respiration…

Les jours enfuis

Jay McInerney

Ed L’olivier

22.50 €

 

Autant le dire d’emblée : nous sommes heureux de nos retrouvailles avec les Calloway ! Il faut avouer qu’entre eux et nous c’est une longue et belle histoire qui nous lie. Nous avions fait la connaissance de Corinne et Russell en 1987… Nous avions alors « trente ans et des poussières ». Avec eux, nous prenions le pouls d’une ville, New York, et d’une génération dont l’ambition égale la force de son jeune âge. Nous nous étions retrouvés quelques années plus tard, juste après le chaos d’un matin de septembre 2001 (« La belle vie »). Dans ce nouvel opus, Corinne souffle les bougies de son demi-siècle. Nous sommes en 2008. Année charnière pour l’Amérique. La bataille pour l’investiture du parti démocrate bat son plein entre Hillary Clinton et un certain Barack Obama. Chacun des Calloway a son favori. Les banques implosent, les newyorkais tentent de donner le change. La maison d’édition de Russell est au bord de la faillite… Et puis Luke revient dans la vie de Corinne. Le couple Calloway va devoir faire face à tous ces courants contraires.

Jay McInerney a l’art de nous plonger dans l’intimité des personnages en même temps qu’il pointe tout en finesse les travers d’une société au bout du rouleau.  La nostalgie qui émane du titre n’efface pas totalement l’énergie vitale qui habite chacun des personnages. Avec un écrivain de cette trempe, la lecture se fait engouement. C’est à regret que l’on referme ce superbe roman, comme l’on quitte de vieux amis, avec un pincement au cœur.

La lumière parfaite

Marcello Fois

Ed Seuil

23 €

 

Avec l’écrivain sarde Marcello Fois, nous sommes coutumiers de ses récits sombres où les femmes et les hommes sont écrasés par le poids de l’ascendance  et des traditions. Avec ce nouveau roman flamboyant, l’auteur élargit sa palette pour donner à ses personnages un maximum de nuances. Mais les secrets du passé eux, continuent dans l’ombre d’innerver leur existence.

Le livre s’ouvre au début du XXIème siècle à Rome. Maddalena rend visite à son fils unique, Luigi Ippolito qui s’apprête à embrasser la prêtrise. Elle a une révélation à lui faire : son père n’est pas son père biologique. Retour en arrière, au mitan des années 80, en plein cœur de la Sardaigne. Deux familles installées sur l’île depuis des temps immémoriaux, les Guiso et les Chironi, y vivent en bonne harmonie ; entendez qu’elles font en sorte que leurs affaires financières et spéculatives n’entrent pas en conflit. La jeune génération incarnée par Cristian et Domenico grandi dans cet esprit. Mieux, les deux garçons se vouent une profonde et sincère amitié. Mais lorsqu’apparaît la jeune Maddalena les cartes sont rebattues et les sentiments amoureux inconciliables vont troubler en profondeur le destin des deux familles.

Si la dramaturgie mise en place par Marcello Fois est classique, l’auteur, grand maître des rebondissements, nous entraîne dans un récit hautement romanesque pour notre plus grand plaisir.

 

Des hommes sans femmes

Haruki Murakami

Ed Belfond

21 €

 

Ouvrir un livre de Haruki Murakami est toujours la promesse d’une lecture envoûtante. Qu’il s’agisse du roman fleuve « 1Q84 » ou du plus court « Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil », la magie opère. Cette fois-ci Murakami nous ravit avec un recueil de nouvelles. L’auteur dit apprécier l’écriture d’un tel genre littéraire car il s’agit pour lui d’un excellent moment de détente. Un peu comme un footing de « décrassage » après un marathon dont il est adepte. « Des hommes sans femmes » rassemble sept histoires courtes ; sept variations sur la solitude masculine après le départ plus ou moins soudain d’une femme. Au-delà des références littéraires (Hemingway, Kafka) et musicales (les Beatles, le Jazz) l’auteur explore, à sa manière bien reconnaissable, la banalité du quotidien qui verse dans une atmosphère étrange. L’errance (à pied, en voiture), la mélancolie, la solitude sont autant de thèmes abordés avec brio par le maître des émotions. Murakami parvient en quelques mots à nous faire approcher au plus près du gouffre au fond duquel sont précipités ses personnages. La magie littéraire de cet immense écrivain réside dans la description de cet équilibre précaire dans lequel il met ses lecteurs.

La nature exposée

Erri De Luca

Ed Gallimard

16.50 €

Le nouveau roman d’Erri De Luca raconte l’histoire d’un homme (sans nom tout comme les autres protagonistes) qui possède plus d’un point commun avec l’auteur transalpin. Le narrateur pratique l’alpinisme, aime la solitude des cimes et les sentiers escarpés qui se jouent des frontières humaines. Un jour, arrivent au village des hommes et des femmes fuyant les horreurs d’une terre exsangue pour une destination incertaine mais pleine de promesses, plus au nord. Certains villageois, dont le narrateur, proposent leur service moyennant rétribution financière pour les faire passer de l’autre côté du col. A la différence du boulanger et de l’aubergiste, il rend l’argent une fois le passage franchit. Mais son existence va basculer le jour où l’un de ces voyageurs raconte dans un livre son épopée clandestine et la beauté du geste du généreux passeur. La médiatisation qui s’en suit détourne les migrants de ce passage désormais surveillé par les autorités. Privés de cette manne, les villageois ostracisent le narrateur contraint à l’exil. Restaurateur de statues, il propose ses services au hasard de son voyage vers la côte jusqu’à sa rencontre avec un prêtre qui lui fait une proposition insolite : « Réparer » un crucifix grandeur nature. La réparation consiste à restituer l’œuvre originale, à savoir ôter le drapé qui recouvre les hanches du supplicié qui avait été rajouté pour cacher sa nature (entendez le sexe du Christ). Après de minutieuses recherches iconographiques et de surprenantes découvertes, le narrateur se rend à Naples. Ville nourricière, ville sacrée qui prend sa force non pas dans la beauté en surface mais des profondeurs telluriques. La pierre et le touché là encore, car c’est par le contact physique que le sculpteur éprouve une pleine empathie avec le corps du crucifié et ainsi va pouvoir mener à bien son travail, à moins que…

Erri De Luca excelle ici dans la confection de phrases qui durent le temps du souffle qu’il faut pour les dire. Ce beau roman aussi court que dense nous questionne sur notre capacité à faire preuve de compassion et de solidarité.

Merci pour l’invitation

Lorrie Moore

Editions de l’Olivier

21 €

Dans une vie de couple il y a des hauts et des bas. Lorrie Moore préfère explorer ces derniers. Remarquable nouvelliste, l’auteure américaine dit affectionner ce genre littéraire pour satisfaire à l’urgence quasi compulsive de l’écriture. Le résultat est très largement à la hauteur pour notre plus grand plaisir. Ce qui fait et défait un couple émet un écho bref et syncopé que Lorrie Moore capte avec beaucoup de justesse.

L’amour donc, dans tout ses états, à la périphérie des êtres, éclats miroitant les amants à la lutte. Mais sans céder au côté sombre de l’échec. Toujours en cherchant la drôlerie du cocasse et en faisant la part belle à l’imagination, forcément réjouissante.

Au fil des huit nouvelles qui composent ce livre on assiste non sans tendresse aux pitoyables soubresauts des personnages en plein fiasco. Ils pensent se remettre en selle en déployant des stratagèmes aussi vains que désopilants. Pourtant, l’issue désastreuse (et forcément courue d’avance) leur permettra d’aller de l’avant. C’est bien cet aspect inattendu de l’existence, et l’humour qu’insuffle Lorrie Moore à ses histoires qui nous font passer un excellent moment en sa compagnie.

Article 353 du code pénal

Tanguy Viel

Ed de minuit

Prix : 14.50€

 

De livre en livre, Tanguy Viel creuse le sillon de la bonne littérature. Du « roman de province » (Paris-Brest) au « roman américain » (La disparition de Jim Sullivan) Viel ne cesse pas de nous surprendre. On le retrouve toujours avec la même envie et beaucoup de plaisir ; c’est encore le cas ici. L’auteur nous embarque cette fois-ci dans un « roman policier ». Evidemment ce genre littéraire n’est qu’un prétexte pour explorer les zones grises de notre société.

Lors d’une partie de pêche, Martial Kermeur se débarrasse de façon radicale de son « ami » Lazenec. Rapidement Kermeur est interpellé et présenté au juge d’instruction. Désormais délesté d’un poids, il ne se fera pas prier pour dévider la bobine du film de sa vie.

La mécanique littéraire de Viel est bien en place, d’une précision impitoyable. Dès les premières phrases, le lecteur est captivé. Le récit de Kermeur à la première personne n’y est pas étranger. C’est à nous qu’il s’adresse, et ce qu’il nous raconte nous est familier. Son histoire pourrait très bien être la notre, celle d’un proche ou d’un voisin. Une existence qui commence bien en ce début des années 80 : un  travail intéressant, un mariage heureux, la naissance d’un enfant ; et puis cette vie qui se gâte au fil des décennies : divorce, chômage, déprime ; enfin un déclic inopiné, une petite lumière au bout du tunnel avec l’arrivée du flamboyant Lazenec, promoteur-escroc…

Ce roman faussement policier est en fait un vrai roman social. Tanguy Viel explore brillamment toutes les variantes de l’injustice. Il nous régale de son écriture juste tout en nous tendant un miroir dont le reflet nous fait frémir !…

Le garçon

Le Garçon

Marcus Malte

Zulma

23.50 €

 

 

LE roman de la rentrée qui nous rempli de joie, celle toute simple de s’abandonner et de se laisser transporter par la puissance d’un récit maîtrisé de bout en bout. Marcus Malte assouvit notre appétit de lecture. Il signe selon moi son roman le plus abouti. Tout s’y conjugue pour en faire un évènement marquant des semaines littéraires à venir !

J’ai hâte de pouvoir en parler avec lui et avec vous chers lecteurs du Carré des mots lors de sa visite en nos murs le 16 septembre prochain…

D’ici là ne boudez pas votre plaisir : courrez acheter Le Garçon et partez sur les routes à ses côtés. Vous ne le regretterez pas !

Maiko : journal d’une apprentie geisha

Auteur :Koyoshi de Kyoto

Édition : Philippe Picquier traduction Chika Odaka-Pochard

Prix : 16.50 €

Nous ne savons pas vraiment ce qu’est une geisha et même s’il y en a encore au Japon, la profession a beaucoup évolué ! En effet dans notre esprit le terme de Geisha prête à confusion : sont-elles des courtisanes ? Non, même si par le passé la nuance n’a pas toujours été très claire, ce sont des artistes très respectées qui excellent dans l’art de la danse, de la musique et d’autres arts raffinés… pour distraire les très riches japonais.

Ce livre, à la première personne, explique comment une jeune fille d’aujourd’hui, Koyoshi, une jeune Maïko (nom donné aux apprenties geisha), a choisi d’exercer ce métier très ancien et si difficile car tout est dans la nuance et demande un lourd apprentissage et un investissement de chaque instant. Tout est minutieusement codé pour obtenir de ces jeunes filles une « sophistication naturelle », deux termes qui nous semblent opposés et qui en fait démontrent à quel point c’est complexe !

Le livre se lit très facilement, nous avons l’impression que Koyoshi est à nos côtés et nous raconte sa vie ! Les photos sont magnifiques et donnent envie d’aller faire un tour dans le vieux quartier de Gion à Kyoto pour la rencontrer !

Merci aux Editions Picquier de l’avoir édité : c’est aussi cela le Japon : on est loin des Mangas…

Candide et lubrique

Adam Thirlwell

Ed L’olivier

23 €

 

Adam Thirlwell signe là un roman qui présente un miroir sans concession à ses contemporains : Nous vivons dans un monde de plus en plus moralisateur qui insuffle sans y avoir l’air un sentiment de culpabilité. Et pourtant cette jeune génération qu’il dépeint (le personnage comme l’auteur tapent la  trentaine) reste marquée par un esprit candide. Le héros-loser du nouvel opus du trublion des lettres anglaises est pétri de contradictions. En même temps que la réalité lui échappe, il se targue d’écrire son propre récit, d’agir en pleine conscience. Le dispositif narratif est identique aux deux précédents romans de thirlwell. Le temps s’étire sans fin pour y inscrire un carambolage de digressions. Espace que l’auteur met à profit pour développer ses thèmes favoris : la sexualité, l’utopie, l’innocence et par-dessus tout la morale et le mensonge. Ce collage de pensées donne le tournis au lecteur, parfaitement mis en condition pour expérimenter de l’intérieur le vertige qui s’empare du narrateur.

Un tour de force littéraire magistralement exécuté de bout en bout et qui nous laisse, une fois le livre refermé, sonné, au bord du gouffre. Un très très bon roman qui donne envie de lire (si ce n’est pas déjà fait) les deux précédents titres tout aussi vifs, drôles et intelligents (« Politique » et « L’évasion » éditions Points).

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